Yzhali Pendar

Yzhali Pendar
Padawan Sentinelle

Rapports de mission

Visite sur Zeltros - Journal - Juin +98 ABY
Visite sur Zeltros - Journal - Juin +98 ABY

JOUR 1 sur Zeltros

Hameau à 150km de la capitale :

Enregistrement holographique personnel - Padawan Yzhali Pendar
Zeltros - fin de première journée
Statut : Journal privé

<Un léger grésillement traverse l’image. La silhouette holographique d’Yzhali apparaît, assise en tailleur sur un coussin bas, les cheveux encore un peu humides, les épaules couvertes d’un tissu léger aux reflets nacrés. Derrière elle, on devine une lumière chaude, presque rose, et les sons lointains d’une soirée zeltronne qui n’a pas encore vraiment décidé de se terminer. Elle inspire doucement, hésite, puis sourit avec une fatigue heureuse.>

Je lance cet enregistrement avant de dormir. Enfin… avant d’essayer de dormir. Je ne sais pas si quelqu’un dort vraiment facilement après une première journée sur Zeltros. Même quand on y est née.

Nous sommes arrivés aujourd’hui avec le groupe Jedi volontaire, à bord du Protecteur, sous la conduite de Maître Kéar. L’objectif officiel était simple : rejoindre le hameau choisi pour accueillir les premières bases de l’avant-poste Jedi, apporter du matériel, rencontrer les habitants, prendre la mesure des lieux. En apparence, une mission douce. Diplomatique, presque reposante. Mais avec Zeltros, rien n’est jamais seulement ce qu’il paraît être.

Le départ depuis le temple était déjà… animé. Nelya semblait particulièrement impatiente, et pas seulement parce qu’elle connaît déjà la planète. Disons que je n’ai pas besoin de beaucoup d’effort pour sentir ce genre de joie chez quelqu’un. Elle rayonnait. Kael, lui, a commencé à poser des questions sur Zeltros avec son absence habituelle de filtre. Il voulait comprendre ce qu’il y avait de si spécial à découvrir ici, il a parlé de reproduction, de criminalité, de mollesse, de drogue, de prélassement… enfin, toutes ces choses que les gens imaginent quand ils ne connaissent de mon peuple que des rumeurs incomplètes et des récits racontés par des voyageurs qui n’ont souvent vu que ce qu’ils étaient venus chercher.

J’ai essayé de lui expliquer. Calmement. Zeltros n’est pas une absence de règles. Ce n’est pas une planète sans structure, sans valeurs ou sans profondeur. C’est simplement un monde où les émotions ne sont pas traitées comme des faiblesses honteuses. Elles sont là, visibles, partagées, vécues. Les Zeltrons cherchent ce qui rend l’existence plus belle, plus légère, plus intense parfois, mais pas forcément plus vide. C’est une autre culture. Une autre manière d’habiter son propre corps, son propre cœur, son rapport aux autres.

J’ai aussi parlé des phéromones. De cette atmosphère particulière qui imprègne tout, à laquelle nous sommes habitués, nous autres Zeltrons, mais qui surprend toujours les visiteurs. Je crois que Kael s’attendait presque à une attaque physique. Quelque chose qui bondirait hors de l’air pour le frapper au visage. Rhena lui a murmuré que ce n’était pas physique. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui souffler que c’était magique. C’était un peu cruel. Mais il était si sérieux.

Pendant le trajet, Maître Kéar a annoncé que Finn serait là.

Finnéas.

J’aurais dû m’y attendre, peut-être. Et pourtant, cette annonce m’a traversée plus fort que je ne pensais. Cela faisait longtemps que je n’étais pas revenue. Longtemps que je n’avais pas respiré l’air de ma planète. Longtemps que je n’avais pas revu certains visages liés à ce que j’ai été avant… et à ce que j’ai perdu entre-temps. Je crois que mon malaise s’est échappé malgré moi. Kael l’a senti. Nelya aussi, probablement. Sur Zeltros, même avant d’y être, il est difficile de cacher ce qui serre le cœur.

Quand le Protecteur est sorti de l’hyperespace, j’ai revu mon monde.

Je pourrais dire qu’il était magnifique, mais ce serait insuffisant. Zeltros n’est pas seulement belle. Elle a cette manière d’être vivante jusque dans la lumière. Les forêts tropicales semblaient étinceler sous nous, les cités se dressaient avec cette arrogance gracieuse que seuls les peuples heureux assument vraiment, et les ciels portaient des couleurs qu’aucun temple, aucune académie, aucun monde froidement parfait ne peut imiter. Kael l’a comparée à Naboo. J’ai souri. Naboo est belle, oui. Mais Zeltros… Zeltros est un paradis. Le mien.

À mesure que nous descendions, j’ai senti quelque chose se détendre en moi. Une part de moi que j’avais gardée crispée depuis trop longtemps. Je revoyais des paysages de mon enfance, des contours familiers, des nuances de ciel, cette façon qu’a le soleil de caresser la peau comme s’il reconnaissait ceux qui reviennent. J’étais heureuse. Triste aussi. Fière. Inquiète. Tout en même temps. Ici, les émotions ne se succèdent pas toujours. Elles dansent ensemble.

Nous avons atterri près d’un hameau en construction, à environ cent cinquante kilomètres de la capitale. Maître Kéar a prévenu tout le monde avant l’ouverture de la rampe : les phéromones allaient frapper fort.

Et elles l’ont fait.

L’air est entré comme une vague tiède. La lumière a semblé devenir plus chaude. Les cœurs se sont accélérés. Les regards sont devenus plus brillants. Tout semblait soudain plus drôle, plus beau, plus proche. Les visiteurs ont été pris par cette euphorie que je connais si bien. Kaga a inspiré comme si elle revenait dans un bain chaud après une longue campagne. Nelya a changé d’aura presque instantanément, comme un ciel d’orage prêt à éclater. Kael, lui, a commencé à regarder partout avec cette joie pure et incontrôlée d’enfant sauvage.

Moi, j’ai respiré.

Simplement respiré.

J’étais chez moi.

Finn nous attendait. Torse nu, chemise sur l’épaule, une pelle à la main, couvert de sueur, naturellement trop lumineux pour que l’on puisse prétendre ne pas l’avoir vu. Il a accueilli le groupe avec ce mélange d’aisance, de chaleur et d’insolence douce qui lui appartient. Kael lui a sauté dessus pour lui montrer ses progrès en Broken Gate, comme si la meilleure manière de dire bonjour consistait à réclamer un combat immédiatement. Finn l’a calmé avec patience.

Puis il m’a vue.

Il m’a appelée par mon nom comme s’il retrouvait une version de moi qu’il avait gardée quelque part intacte. Il a pris ma main, m’a fait un baise-main, avec ce vieux charme presque théâtral qui m’aurait probablement fait rire autrefois. Je crois que j’ai souri. Mais je suis restée prudente. Finn est lié à des souvenirs difficiles. Pas à cause de lui. Au contraire. Mais certains visages deviennent des portes vers des pièces qu’on n’a pas encore osé rouvrir.

Je lui ai dit que j’étais heureuse de le revoir. C’était vrai. Je crois qu’il a senti le reste aussi. La reconnaissance. La réserve. Le poids de ce que nous n’avons jamais vraiment eu l’occasion de dire. Plus tard, je lui ai confié que je ne l’avais jamais remercié comme il le méritait. Il m’a répondu que me retrouver en bonne santé était déjà une récompense suffisante. C’était très Finn. Léger dans la forme, sincère dans le fond. J’ai eu du mal à répondre.

Le reste du groupe, pendant ce temps, découvrait Zeltros à sa manière.

Kael a littéralement grimpé dans un arbre. Il a commencé à imiter un Tusk Cat, à miauler, à réclamer de jouer, et Ashe a fini par entrer dans son jeu. Les phéromones ont réveillé chez lui quelque chose de très animal, mais pas dangereux. Plutôt une envie de lutte, de mouvement, de roulade, de défi physique sans agressivité. Ashe a accepté le combat avec beaucoup trop de plaisir pour prétendre que ce n’était qu’une manière de l’occuper. Kaga a sorti une balle. Rhena a essayé de le faire descendre. Nelya a fini par utiliser un spray d’eau comme si elle essayait de calmer un animal trop excité. Je crois que je n’avais pas autant ri depuis longtemps.

Il y avait aussi Lilaï, sortie d’une caisse, qui s’est plainte de son transport et a insulté Kael avec une lucidité féline remarquable. Cette petite a vraiment un talent pour résumer les situations.

Finn a ensuite annoncé que les habitants avaient préparé un repas en notre honneur. Le banquet était installé au milieu du hameau, sans protocole pesant, sans places fixes, sans séparation nette entre invités et hôtes. Chacun se servait, se déplaçait, parlait, riait, goûtait à tout. C’était exactement ce que j’aime dans les rassemblements zeltrons : personne ne vous force à être au centre, mais personne ne vous laisse vraiment seule non plus.

Les Jedi ont été immédiatement happés par l’ambiance.

Kaga a profité de la nourriture et des discussions avec une aisance solide. Ashe, malgré la poussière de sa lutte avec Kael, a attiré beaucoup de regards et s’est retrouvée à parler avec des habitantes visiblement très réceptives à sa présence. Elle a gardé une certaine retenue Jedi, mais je crois qu’elle a apprécié l’attention. Rhena observait beaucoup, plus discrète, touchée par la joie simple de ce peuple. Finn est allé lui parler avec sa chaleur habituelle. Elle semblait un peu perdue, mais pas malheureuse. Peut-être que Zeltros lui a offert, pour quelques instants, l’image d’une vie plus douce.

Kael, lui, a découvert le vin.

Il ne savait pas que c’était du vin.

Il l’a bu comme de l’eau.

Puis il en a repris.

Puis il a pris directement une bouteille.

Le voir essayer de comprendre pourquoi la chaleur de la planète semblait soudain lui taper davantage sur le crâne était à la fois inquiétant et extrêmement drôle. Il voulait refaire du catch, danser, poser des questions, manger des quantités absurdes de viande et remercier tout le monde avec une révérence. Ashe a fini par retirer l’alcool de son sang avec la Force, comme on neutralise un poison. Je ne suis pas sûre que ce soit l’usage le plus académique de la guérison Jedi, mais c’était probablement nécessaire.

Nelya et Maître Kéar… ont été Nelya et Maître Kéar sur Zeltros.

Je ne dirai pas que c’était surprenant. La planète amplifie ce qui existe déjà. Elle ne crée pas tout à partir de rien. Elle révèle, elle pousse, elle colore. Nelya avait déjà cette tension en elle depuis notre arrivée. Son aura était vive, électrique, presque impossible à ignorer. Finn aussi produisait chez elle quelque chose de très fort. Mais c’est avec Maître Kéar qu’elle a fini par céder à l’instant, en l’embrassant devant tout le monde avec une passion qu’elle n’a pas réussi à contenir. Elle s’en est ensuite excusée. Lui l’a rassurée. Il lui a dit qu’elle n’avait rien fait de mal. Qu’il y a un moment pour tout. Et que Zeltros offre souvent ce moment.

Je crois que c’est là que la différence m’a frappée.

Pour beaucoup de mes compagnons, Zeltros est une expérience. Un choc. Une permission soudaine. Un monde qui les pousse à sortir d’eux-mêmes, à se montrer plus tendres, plus joueurs, plus audacieux, parfois plus imprudents. Ils sont comme des touristes fascinés par une fête dont ils ne connaissent ni les racines ni les limites. Ils voient la surface : la chaleur, les corps, les regards, les rires, les tentations.

Moi, je voyais aussi le reste.

Je voyais les natifs qui travaillaient encore quelques heures plus tôt dans les champs. Je voyais les jeunes femmes qui riaient autour du banquet parce qu’elles avaient préparé les sauces depuis le matin. Je reconnaissais certains accents, certaines manières de toucher une épaule pour saluer, certaines expressions héritées de quartiers de la capitale. J’ai parlé avec plusieurs habitants. J’ai pris des nouvelles. On m’a demandé d’où je revenais, ce que je faisais avec les Jedi, si la vie au temple était vraiment aussi austère qu’on le racontait. J’ai évoqué des souvenirs, des fêtes passées, des visages connus, des anecdotes de palais et de marchés. Pendant quelques instants, je n’étais plus seulement une padawan revenue avec une mission. J’étais une fille de Zeltros que l’on reconnaissait encore.

Cela m’a fait du bien.

Plus tard, quand les autres ont commencé à se perdre dans leurs propres frasques, je me suis éloignée un peu. Pas par jugement. Enfin… peut-être un peu. Mais surtout parce que je n’avais pas envie de vivre ma planète comme eux la vivaient. Je n’avais pas besoin de m’abandonner à toutes les promesses de la nuit pour me sentir libre ici.

J’ai rejoint quelques Zeltrons à l’écart, près d’un espace plus calme, éclairé par des lanternes basses. On m’a proposé un massage, puis des soins relaxants. Rien de spectaculaire. Rien de décadent. Juste des mains expertes, des huiles parfumées, des rires doux, des conversations à demi murmurées, cette manière très zeltronne de prendre soin du corps comme on prend soin de l’âme. On m’a demandé si la cicatrice me faisait encore mal. J’ai répondu que non. Ce n’était pas tout à fait vrai. Mais ce soir, elle me faisait moins mal.

Ensuite, il y a eu un bain de minuit.

L’eau était tiède, presque noire sous le ciel, avec des reflets roses et dorés qui tremblaient à la surface. Nous avons ri. Beaucoup. Quelqu’un a chanté faux. Quelqu’un d’autre a raconté une histoire ridicule sur un diplomate bith qui avait confondu une cérémonie de bienvenue avec une demande en mariage. J’ai nagé un peu. Pas longtemps. Juste assez pour sentir mon corps devenir léger, assez pour me rappeler que j’avais grandi sur un monde où la joie n’est pas forcément une fuite. Parfois, elle est une manière de survivre. De guérir. De dire : je suis encore là.

Je crois que c’est cela que je voudrais retenir de cette première journée.

Nous sommes venus établir un avant-poste Jedi. Officiellement. Mais je commence à comprendre ce que Maître Kéar cherche peut-être ici. Ce lieu ne servira pas seulement à poser du matériel, à entretenir des relations diplomatiques ou à offrir un point de présence au Nouvel Ordre. Zeltros pourrait devenir un refuge. Un endroit où les Jedi apprennent à respirer autrement. À ne pas craindre chaque émotion comme une fissure vers la chute. À comprendre qu’il existe une différence entre être dominé par ce que l’on ressent et savoir l’accueillir sans honte.

Je ne dis pas que ce sera facile.

Certains devront apprendre la mesure. D’autres devront apprendre à lâcher prise. Kael devra peut-être apprendre à reconnaître le vin avant d’en boire une bouteille entière. Nelya devra peut-être accepter que la passion n’est pas toujours une faute. Maître Kéar devra peut-être reconnaître qu’il ressemble plus à un Zeltron qu’il ne l’avouera jamais. Ashe devra prétendre encore un peu qu’elle n’a pas apprécié l’attention qu’on lui portait. Rhena, elle, devra peut-être découvrir qu’un peuple heureux peut exister sans que ce soit une illusion.

Et moi…

Moi, je devrai apprendre à revenir ici sans avoir peur de ce que ce retour réveille.

J’ai revu Finn. J’ai respiré l’air de ma planète. J’ai parlé avec mon peuple. J’ai ri dans l’eau sous le ciel de Zeltros. J’ai senti, pour la première fois depuis longtemps, que mon passé ne m’attendait pas seulement comme une ombre. Il pouvait aussi m’attendre comme une maison.

Ce soir, je suis fatiguée.

Mais je suis heureuse.

<Yzhali baisse un instant les yeux, passe une main dans ses cheveux encore humides, puis relève le regard vers l’enregistreur avec un sourire plus calme.>

Fin de l’enregistrement.

Et que la Force me donne assez de patience pour supporter les récits de demain matin.

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JOUR 2 sur Zeltros

Hameau à 150km de la capitale puis Palais Royale de Zeltros :

Enregistrement holographique personnel - Padawan Yzhali Pendar
Zeltros - fin de deuxième journée
Statut : Journal privé

<Un grésillement discret précède l’apparition de l’image. Yzhali est assise dans une chambre du palais, près d’une baie ouverte sur les jardins nocturnes. Ses cheveux bleus, encore un peu humides, tombent jusqu’à ses épaules en mèches souples et irrégulières, signe d’une repousse encore imparfaite. Elle porte une tenue légère prêtée par les appartements zeltrons, mais garde près d’elle sa bure Jedi soigneusement pliée. Son visage est calme, pourtant son regard trahit une fatigue plus lourde que la veille.>

Deuxième journée sur Zeltros.

Je pensais que cet enregistrement serait plus léger que le précédent. Je pensais parler du hameau, des travaux, de l’entraînement, peut-être d’Agarokka qui tombe sur le dos à cause des phéromones et d’une tentative de chatouilles diplomatiquement discutable.

Je pensais avoir le luxe de raconter une journée simple.

Je me suis trompée.

Ce matin, je me suis levée tôt. Plus tôt que beaucoup d’autres, je crois. L’air était encore doux, presque frais pour Zeltros, avec cette chaleur parfumée qui reste suspendue entre les plantes avant que le soleil ne monte vraiment. J’avais l’esprit clair. Pas embrumé, pas distrait, pas emporté comme certains visiteurs peuvent l’être ici. J’ai commencé par ma routine physique aux abords du village, puis j’ai enchaîné avec un long entraînement au sabre.

C’était étrange, mais agréable, de sentir mon corps travailler ici. Sur d’autres mondes, l’effort me ramène souvent à la discipline, à la rigueur, parfois à la douleur. Sur Zeltros, l’effort a une autre saveur. Même la fatigue semble moins sévère. Comme si la planète vous rappelait constamment que le corps n’est pas seulement un outil à maîtriser, mais aussi un compagnon à écouter.

Après cela, je suis montée sur un toit pour méditer.

Je me suis laissée glisser dans la Force, mais sans chercher le silence absolu. Ici, le silence n’existe presque pas. Même immobile, Zeltros chante. Le village débordait déjà d’émotions positives : la joie simple des ouvriers qui se saluaient, l’impatience des enfants, la tendresse de ceux qui préparaient le repas, la satisfaction de voir le hameau prendre forme peu à peu. J’ai essayé de ne pas me noyer dedans. J’ai essayé d’apprendre.

Je me suis aussi exercée à la télépathie.

Pas de manière brutale. Pas comme une intrusion. Plutôt comme on effleure la surface de l’eau du bout des doigts pour comprendre comment les cercles s’élargissent. Je commence à peine à saisir les rouages de cette capacité. Elle demande une délicatesse que je n’avais pas comprise avant. La pensée n’est pas une porte qu’on force. C’est une présence qu’on approche avec respect.

Plus tard, j’ai rejoint Nelya pour aider à la construction du hameau. Nous avons travaillé avec les habitants, et j’ai utilisé la télékinésie pour déplacer les matériaux les plus lourds. Cela m’a fait du bien. Aider concrètement. Porter, soulever, installer, faciliter le travail des ouvriers. L’avant-poste n’est plus seulement une idée négociée par Finnéas ou un projet évoqué par Maître Kéar. Il prend corps. Poutre après poutre. Pierre après pierre. Geste après geste.

Après plusieurs heures de labeur, je suis allée me doucher.

Je crois être restée trop longtemps sous l’eau chaude. Mais après une journée pareille, sentir l’eau glisser sur mes épaules, sur mes bras fourbus, sur ma peau encore couverte de poussière et d’odeur de bois coupé… c’était presque une méditation en soi.

En fin de journée, j’ai retrouvé Nelya, Ashe et Kaga. Kaga s’entraînait déjà, évidemment. Elle faisait virevolter ses sabres avec une concentration impressionnante, même ici. Ses lames jaune orangé et mauve profond se répondaient très bien. Je crois que les phéromones n’ont pas sur elle le même effet que sur les autres, ou plutôt qu’elle sait s’enfermer dans une bulle quand elle s’entraîne. Elle disait pourtant que ce n’était pas toujours évident. Je la crois.

Nous avons plaisanté. Beaucoup.

Je l’ai appelée “Vieille Kaga”. Elle m’a plus ou moins promis un poutrage dans les règles. J’ai rappelé que mon rang était Padawan, pas “jeune”. C’était puéril. C’était agréable. Ashe est arrivée en grignotant une brochette, les cheveux pas coiffés, de très bonne humeur. Nelya cherchait Maître Kéar. J’ai dit que la dernière fois que je l’avais vu, il prenait un bain. Cela a lancé toute une conversation sur l’Abhyanga, les sources chaudes sans murs, les massages aux huiles et aux herbes.

Je crois que Nelya a essayé d’imaginer la scène sans se poser trop de questions.

Puis j’ai senti une présence familière.

Agarokka. Mon co-pada.

Il venait d’arriver avec son vaisseau, qui ressemble toujours moins à un appareil spatial qu’à une énorme poubelle ayant survécu par rancune à toutes les lois de l’aérodynamique. C’était sa première fois sur Zeltros sans masque, et les phéromones l’ont visiblement frappé plus fort qu’il ne voulait l’admettre. Il avançait avec un pas presque léger, comme s’il ne savait plus trop où poser ses énormes pieds.

Je lui ai sauté dessus. C’était peut-être imprudent.

Il a titubé et nous sommes tombés tous les deux. Je me suis retrouvée étendue sur un matelas de poils, en train de rire comme une enfant. Il a ri aussi. Fort. Très fort. Un rire wookie, énorme, contagieux, qui résonnait dans la rue. Je l’ai accusé d’avoir failli finir dans une supernova en chemin, puis je l’ai chatouillé aux endroits que je connais trop bien. Il s’est vengé. Évidemment. Je me suis retrouvée bloquée sous lui, incapable de respirer correctement tellement je riais.

C’est à ce moment-là qu’un émissaire du palais est arrivé. Naturellement.

Un homme en longue toge blanche, portant le symbole de la famille royale. Il s’est présenté avec solennité, pendant que moi, héritière d’une famille noble de cour et padawan du Nouvel Ordre Jedi, j’étais couverte de poussière, de poils de wookie et en train de reprendre mon souffle après une bataille de chatouilles.

Zeltros a le sens du timing. Il s’appelait Kishor.

Je le connais depuis l’enfance. Il m’a vue courir dans les couloirs du palais, manquer des cours d’étiquette, me cacher dans les jardins, revenir en retard aux réceptions et faire semblant de ne pas entendre ma tante quand elle me rappelait à l’ordre. Le revoir m’a touchée plus que je ne l’aurais pensé. J’ai d’abord réagi avec familiarité, puis je me suis souvenue que mes compagnons Jedi le voyaient comme un représentant officiel. Alors je me suis inclinée. Il a semblé surpris. Je crois qu’il a dû se dire que le temple m’avait changée.

Il venait de la part de la Reine Kanish. Elle avait reçu mon message et acceptait de nous recevoir au palais. Ce soir.

J’ai proposé aux autres de m’accompagner. Kaga a accepté malgré sa tenue peu protocolaire, même si personne ici ne s’en serait vraiment offusqué. Agarokka a demandé comment nous irions au palais, car cela faisait une sacrée randonnée. Kishor lui a répondu qu’un speeder nous attendait dans la zone prévue à cet effet. J’ai alors demandé à Agarokka s’il avait bien garé son vaisseau dans la zone prévue.

Il m’a demandé à quoi ressemblait une zone prévue.

Je crois que je n’oublierai jamais cette réponse.

Durant le trajet vers la capitale, j’ai regardé le paysage défiler. Puis la silhouette du palais est apparue. Le palais qui m’a vue grandir. Celui dont je connais les couloirs, les jardins, les salles d’apparat, les recoins discrets, les escaliers secondaires, les balcons où l’on peut s’asseoir quand on veut fuir un peu les adultes. Mon cœur s’est serré. Mais cette fois, la joie a fini par l’emporter.

Nous avons traversé les couloirs animés, les discussions, les bals, les odeurs sucrées, la lumière sur les murs. Je marchais en tête, presque sans y penser. Je saluais ceux que je reconnaissais. Certains m’ont rendu mon sourire. D’autres ont regardé mes cheveux. Je sais qu’ils sont encore particuliers. Courts, irréguliers, tombant à peine aux épaules. Moi qui en prenais tant soin autrefois… je suppose qu’il faudra encore du temps avant qu’ils ressemblent vraiment à quelque chose.

La Reine Kanish nous attendait dans une grande salle lumineuse, décorée de statues, de plantes, de livres et ouverte sur les jardins du palais. Elle portait une longue robe blanche, des parures d’or, une couronne. Elle était exactement comme dans mon souvenir : belle à en rendre les gens un peu stupides, mais surtout présente. Il y a chez elle une manière d’occuper une pièce sans l’écraser. Une souveraineté douce, presque joueuse, mais impossible à ignorer.

Elle m’a appelée “ma petite Yzhali” et elle a commenté mes cheveux, c’était tellement elle.

Je lui ai dit que je faisais de mon mieux pour leur redonner une contenance. Elle a compris sans insister. Enfin… je crois.

Je lui ai expliqué la raison officielle de notre présence : l’aménagement du hameau destiné à devenir un avant-poste Jedi, une retraite, un lieu de repos et de guérison pour l’Ordre, comme cela avait été négocié par Finnéas Viridian. J’ai aussi reconnu que j’avais très envie de revenir au palais. Ce n’était pas très diplomatique, mais c’était vrai. Et ici, la vérité dite avec grâce vaut souvent mieux qu’un mensonge bien habillé.

Je lui ai ensuite présenté mes compagnons.

Maître Nick Kéar, membre du Conseil, représentant l’autorité de cette mission. Le Chevalier Nelya Kéar, mon Maître. Le Chevalier Ashe Kervan. Le Chevalier Kaga Kryze. Le Chevalier Agarokka.

La présentation ressemblait moins à une audience stricte qu’à une promenade de cour, une sorte de ballet solennel à la manière zeltronne. La Reine observait chacun d’eux avec attention, avec chaleur aussi, parfois avec un regard qui aurait probablement fait perdre un peu de lucidité à des Jedi moins entraînés. Elle a trouvé Nelya remarquable. Elle a apprécié la stature d’Agarokka. Quant à Maître Kéar… disons que la Reine a pris le temps de l’observer.

Longuement. Très longuement.

Nelya s’en est amusée. Ashe aussi, intérieurement je crois. Moi, j’ai essayé de ne pas rire.

Puis l’atmosphère a changé.

Kanish a évoqué ma requête, puis elle a parlé d’une contrepartie. Ou plutôt d’un problème. Nubii n’avait pas seulement provoqué mon enlèvement. Ce qu’elle avait fait avait ouvert une porte. D’autres en avaient profité. Des esclavagistes avaient tenté de s’en prendre à un autre enfant du palais. Ils avaient été repoussés, mais pas arrêtés.

Puis elle a demandé notre aide. Elle ne voulait pas qu’un autre de “ses enfants” souffre.

Je crois que j’ai cessé de respirer pendant quelques secondes.

Rani. La fille de six ans de Luxa. Six ans.

Je connais Rani. Ce n’est pas seulement une enfant noble de la cour. C’est la fille de la sœur de notre Reine. Une petite que j’ai vue courir dans ces mêmes jardins. Une enfant que j’ai portée dans mes bras, que j’ai vue rire, bouder, poser trop de questions, réclamer qu’on la regarde danser. Elle est comme une petite sœur pour moi.

Et des esclavagistes l’ont prise.

J’ai senti quelque chose en moi se lever. Pas de la peur. Pas seulement de la colère. Une certitude. Une brûlure droite, nette, impossible à ignorer. Ma propre histoire venait de se répéter sous une autre forme. Pas exactement la même. Pas avec les mêmes visages. Mais la même violence. Le même arrachement. Le même sentiment que quelqu’un avait profité d’une faille pour salir ce monde que nous croyons trop souvent protégé par sa joie.

Maître Kéar s’est avancé avec un sérieux que même Zeltros n’a pas pu troubler. Il a promis l’engagement de l’Ordre. Il a demandé les fichiers holographiques, les données, tout ce qui pourrait nous aider. Kaga a immédiatement pensé aux enregistrements de sécurité. Ashe semblait prête à partir briser des esclavagistes à mains nues. Agarokka s’est fermé comme une montagne prête à s’abattre.

Moi, j’ai promis à Kanish que nous retrouverions Rani.

Je sais qu’un Jedi ne devrait pas promettre ce qu’il ne maîtrise pas.

Je l’ai fait quand même.

Parce qu’à cet instant, je n’étais pas seulement une padawan. J’étais une fille de Zeltros. Une enfant de ce palais. Une survivante d’un enlèvement. Et quelqu’un venait de prendre une petite fille qui aurait dû être en sécurité ici.

La Reine a pleuré.

Je l’ai prise dans mes bras. J’ai appelé ses suivantes pour qu’elles viennent s’occuper d’elle. Avant de quitter la pièce, je lui ai soufflé que je n’oublierai jamais ma famille. Je le pensais. Plus que jamais.

Dans le couloir, les autres m’ont soutenue.

Ashe m’a demandé comment je me sentais, puis m’a ouvert les bras. J’ai accepté son étreinte, un peu surprise. Nelya m’a dit que je n’avais pas à me sentir coupable. Que j’étais celle qui mettrait un terme à cette affaire. Agarokka m’a ébouriffé les cheveux en me promettant qu’on ramènerait la petite avant que les soleils aient fini leur révolution. Kaga, fidèle à elle-même, a dit qu’elle était d’humeur à poutrer de l’esclavagiste.

Je crois que cela m’a aidée.

Pas seulement leurs mots. Leur présence. Leur certitude. Leur façon de se tenir là, autour de moi, sans hésiter. J’ai senti quelque chose de très fort à cet instant. Une fierté. Un sentiment d’appartenance. Zeltros est ma maison, mais l’Ordre est aussi devenu ma famille. Et ce soir, ces deux mondes ne se contredisaient pas. Ils se rejoignaient.

J’ai expliqué que j’avais moi-même été capturée sur Zeltros il y a quelques mois, avec Finn, après notre fuite. Je ne sais toujours pas où se trouvait cette prison. Mais Finn le sait. Il faudra lui parler. Je ne sais pas si ce groupe est lié aux ravisseurs de Rani, mais c’est une piste. Une vraie.

Nous n’allions pas discuter de tout cela dans un couloir. J’ai contacté ma tante. Alarene m’a répondu en m’indiquant les jardins du palais.

Nous avons traversé les jardins. Ils étaient toujours aussi beaux. Des enfants jouaient dans les petits labyrinthes, des adolescents nobles fricotaient dans l’herbe sans se soucier du monde, une femme racontait une histoire à un cercle d’enfants. La vie continuait, comme si rien ne s’était passé. C’était presque insupportable. Et en même temps, c’est pour cela qu’il faut retrouver Rani. Pour que ces enfants puissent continuer à rire sans apprendre trop tôt que des monstres existent aussi sous les ciels roses.

Nelya m’a dit qu’elle pensait que je pouvais diriger l’enquête, au moins pour la partie liée à Zeltros. Elle a raison, probablement. Maître Kéar ne connaît pas ce monde comme moi. Elle non plus, même si elle y vient souvent. Les autres encore moins. Moi, je connais les familles, les codes, les lieux, les silences. Je connais ce que les étrangers ne voient pas. J’ai été touchée par sa confiance. J’ai aussi eu peur de ne pas être à la hauteur.

Puis nous avons retrouvé ma tante.

Alarene était assise dans un cercle de fleurs, entourée d’enfants à qui elle enseignait le comportement à avoir en société. Elle avait l’air fatiguée. Fragile. Diminuée encore par ce qu’elle a subi. Mais elle restait elle. Douce, élégante, un peu moqueuse. Ma dernière famille de sang encore en vie.

Avant de l’approcher, j’ai fermé les yeux et j’ai essayé de l’effleurer par télépathie. Juste assez pour lui signifier ma présence sans m’imposer. Cela m’a serré le cœur. Son aura était plus fragile qu’avant. Plus fine. Comme une lumière que l’on protège du vent avec les deux mains.

Je l’ai enlacée.

Elle m’a appelée son enfant, sa belle fleur. Elle m’a caressé la joue. J’ai présenté Nelya comme mon Maître, en expliquant qu’elle remplaçait Maître Dreis, toujours porté disparu. Alarene s’en est attristée. Elle aimait bien Matt. Peut-être même un peu trop, à sa manière. Je me souviens encore de certains regards insistants pendant ses entraînements au palais. Cela m’aurait fait sourire dans un autre contexte.

Je lui ai demandé de nous obtenir des appartements au palais. Elle a accepté sans hésiter. J’ai toujours mes quartiers ici, donc je peux les utiliser. Pour les autres, elle fera le nécessaire.

Puis je lui ai demandé ce qu’elle savait sur l’enlèvement de Rani.

Elle m’a parlé d’un papier trouvé un matin, destiné à Luxa. Quelqu’un exigeait des informations sur Kishor. Ils demandaient aussi que le Roi et la Reine laissent les esclavagistes agir librement, sous peine d’autres enlèvements. Depuis, les membres concernés sont surveillés en permanence.

Rani a été enlevée il y a deux jours. Deux jours !

Ils ont cherché dans plusieurs endroits sans succès. L’affaire a été gardée discrète pour éviter un mouvement de panique. Ma tante n’a pas voulu me prévenir. Elle disait que j’avais déjà assez souffert avec ce qui s’était passé ici. Qu’elle ne voulait pas que je revive cela.

Je comprends.

Et pourtant, j’aurais voulu savoir plus tôt.

Je ne lui en veux pas. Je crois qu’elle voulait me protéger. Comme elle l’a toujours fait, même maladroitement parfois. Mais je ne suis plus seulement l’enfant que l’on protège derrière les portes du palais. Je suis une padawan Jedi. Je suis une survivante. Et cette fois, je veux être celle qui ouvre les portes, pas celle qu’on enferme derrière.

La journée avait commencé dans la paix. Elle se termine avec une piste, une promesse et une enfant à retrouver.

Demain, nous devrons parler à Finn. Obtenir les fichiers holographiques. Identifier pourquoi Rani a été ciblée, pourquoi Kishor intéresse ces gens, et si les ravisseurs sont liés à ceux qui m’ont capturée. Il faudra comprendre comment des esclavagistes peuvent agir sur Zeltros. Comment ils passent entre les mailles. Qui leur ouvre les portes. Qui les renseigne. Qui profite de la joie de mon monde pour y cacher des horreurs.

Je ne sais pas encore où est Rani.

Mais je sais une chose.

Ils ont pris une enfant de ma maison.

Ils ont réveillé ce qu’ils n’auraient jamais dû toucher.

<Yzhali baisse les yeux. Sa main se referme autour de sa tresse de Padawan, puis elle relève le regard vers l’enregistreur. Sa voix devient plus basse, plus ferme.>

Rani, tiens bon. Je viens te chercher.

Fin de l’enregistrement.

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